1980-1985 

Tentures-espaces, voiles déployées à rayures rouges et blanches, mâts sans coque, mers et plages bigarrées, tatouages primitifs ou fards rituels, résidus issus du fond des temps, toujours actuels et porteurs d'avenir, squelettes de cultures et jalons de civilisation, rapport "mémoire-message" témoin de l'éternel humain, enregistré dans le langage flou des consciences ancestrales, traduit dans une modernité accessible, concentrée et minimale ; tout cela réuni, intimement soudé, ce sont les peintures et sculptures d'Armand Scholtès.

 

L'abstraction (c'est du moins l'opinion des grands maîtres du début du XXème siècle) prend son origine dans une situation existante. Armand Scholtès n'y échappe pas. Ce qui le distingue est que son référent ne se situe pas dans le domaine de la forme, mais dans celui de la pensée, du concept ou du contenu. Création pure (du moins apparemment) puisque dépouillée de toute référence à son environnement habituel : la forme humaine est absente, de même que l'animal, le végétal, les formes naturelles et artificielles qui nous entourent.

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Compression dans la mesure où cet art rejette tout caractère descriptif ou narratif, dans la mesure où, comme aurait dit Arp, Armand Scholtès "ajoute à la nature" des formes et des objets qu'elle n'a pas connus avant lui, dans la mesure où les oeuvres naissent dans l'esprit de l'auteur, croissent et se développent dans son atelier, comme les fleurs dans les serres d'un jardinier attentif et prévenant, nourries par l'humus fécond des atavismes millénaires, grâce à leur énergie propre, selon des lois naturelles, sans toutefois effacer le caractère artificiel de toute création humaine.

 

 

Synthèse de la peinture et de l'architecture, marche en direction d'un art "total", qu'il s'agisse de tentures murales ou flottantes, de tapis de sol, de trièdres virtuels ou même de "fragments-balises" d'un espace à assumer. Mais tout cela dépourvu d'intention rationnelle ou d'idéologie, fût-elle de nature esthétique, ce qui n'exclut pas l'objectivité de la création plastique... Et pourtant l'art d'Armand Scholtès dégage une atmosphère de religiosité inconsciente, mais profonde, parce que tirant ses racines des profondeurs de l'expérience humaine.

Art non dépourvu de préoccupations hédonistiques. Tout acte de création porte en lui-même sa part de plaisir : jouissance pour l'auteur, transmise à l'interlocuteur qui communie. Mais en aucun cas divertissement. Armand Scholtès crée par nécessité, par simple passion de vivre. Son action ne constitue pas une diversion, moins encore un acte de civilité. Elle n'est pas logorrhée symbolique ou théâtrale. Elle est activité ludique, transfert de destination de matériaux (tissus, bois) ; mais jeu inspiré parce que témoin d'une présence enfouie sous les sables du temps et émergeant par moments dans la conscience des hommes.

 

Que l'on aille de l'émotion au calcul ou que l'on fasse le chemin inverse, la sensibilité est toujours au rendez-vous. Certains auraient voulu la sacrifier à une hypothétique démocratisation, lui substituer le raisonnement mathématique, la laminer à l'image des pratiques industrielles et du travail en série. Mais elle résiste à toutes les tentatives de dégradation parce qu'elle est inhérente à toute oeuvre d'art comme elle l'est à tout acte humain. Dans le travail d'Armand Scholtès elle est traitement de la couleur, rythme, amour de la matière, et l'austérité minimaliste ne fait que la grandir.

 

 

Théo Wolters

Extrait du catalogue édité à l'occasion de l'exposition à la galerie l'Oeil - 1986

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